Non, je ne te blâmerai pas pour ton agression sexuelle en auto-stop

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Même si je devais le faire indirectement, avec bienveillance et en tentant de convaincre d’autres femmes de sortir de leur zone de confort et de faire du stop en dépit du risque…

CW : Criminologie de l’auto-stop – discussions sur les agressions sexuelles, le viol et le victim blaming.


photo d'illustration route dde montagne crépuscule auto-stop

Il m’a toujours semblé évident que la meilleure personne pour donner un conseil d’auto-stop à une femme en soit une autre. C’est dans cet esprit que j’ai fondé Globestoppeuse, en espérant rassembler au même endroit une vaste diversité de points de vue féminins sur la pratique.

Cependant, un conseil qui me semblait de prime abord sensé m’est devenu inconfortable à entendre au fil des années. On le retrouve sous plusieurs formes mais toujours dans le même sens dans les articles d’auto-stoppeuses très avisées et expérimentées. Il traîne au milieu des forums comme une évidence et on l’entend pratiquement dans tous les panels et toutes les conférences et périodes de question sur l’auto-stop. Pourtant, il est lourd de sens et de conséquences pour les (rares) victimes d’agressions sexuelles en stop.

« Faites confiance à votre intuition, à votre instinct. »

 

Vous l’avez déjà vu ou entendu, pas vrai ? Peut-être l’avez-vous vous-même dit à une copine. C’est que ça semble tellement VRAI qu’on n’ose pas s’y opposer.

Mais vous êtes-vous déjà demandé comment ce conseil pouvait être reçu par une victime d’agression sexuelle ?

Voici le message envoyé :

« Si tu t’es fait agresser, c’est parce que tu n’as pas (assez) écouté ton intuition. Tu aurais dû t’en douter. Tu aurais dû deviner, tu aurais dû réagir plus tôt, tu aurais dû ne pas monter dans ce véhicule. Tu aurais dû ne pas accorder ta confiance à cette personne-là précisément, au contraire des quelques centaines d’autres à qui je t’exhorte à faire confiance. Là-dessus, tu as merdé. Bon, je ne dis pas textuellement que c’est de ta faute, mais…

Et puis si pour une raison ou une autre tu as un instinct peu développé, une intuition défectueuse, une neuroatypie ou même si tu es juste fatiguée, eh bien ne fait pas de stop, c’est trop risqué pour toi. »

 

Dit comme ça, c’est moins évident, non ?

Je ne dis pas que tout dans ce conseil soit à jeter aux poubelles – je pense plutôt qu’il faille relativiser un peu et surtout comprendre de quoi on parle exactement.


L’intuition comme arme de self-défense

Trois recherches sur Google et on trouve que l’on posséderait un « organe de l’intuition », un « sixième sens » avec une variation genrée, l’intuition féminine… Elle semble meilleure que la masculine, à ce que je lis, et pourtant ! Et il parait que l’on pourrait s’entraîner à posséder une meilleure intuition, un peu comme un muscle…

Toute personne ayant suivi un cours de biologie humaine devrait déjà savoir qu’il n’y a pas de base anatomique à l’intuition.

L’intuition, c’est un mélange d’instinct, de comportements acquis et de fine analyse psychologique


L’instinct, ce sont les comportements innés, hérités de notre biologie humaine, notre pilote automatique tout à fait inconscient. Nos comportements acquis sont en interaction perpétuelle avec ces instincts, de sorte qu’il soit très difficile d’isoler la part de nature ou de culture dans notre inconscient.

Ces réactions prennent racine dans notre inconscient et émergent comme un geyser incontrôlable. Sans savoir précisément pourquoi, on ressent spontanément certaines émotions face à des situations : de la peur, de l’anxiété, de la colère, de la panique, de la déception, etc.

Une partie de notre apprentissage de la vie en société consiste à apprivoiser ces émotions – à reconnaître leur émergence, à les exprimer à travers des moyens socialement acceptables, à les décortiquer pour en comprendre la racine, parfois par le biais de thérapies.

C’est aussi ainsi que l’on développe la composante plus analytique de l’intuition. Lorsqu’une personne s’arrête pour nous prendre en auto-stop, elle nous renvoie une multitude d’informations à son propos. Nous percevons un nombre incalculable de choses en fonction de nos expériences passées : une idée de son âge, de sa classe sociale, de son héritage ethnique, de sa situation familiale… Nous utilisons une pléthore d’éléments infimes pour placer cette personne dans une série de catégories, des types. On appelle ce processus « typification ».

Dans ce contexte, ce n’est pas très différent du stéréotype : on puise dans nos images mentales pour associer ensemble des caractéristiques et déduire ce qui semble s’appliquer à notre conducteur. La différence est qu’un stéréotype est une image simplifiée, conventionnelle et renforcée par les médias.

homme illuminé faisant du stop de nuit, photo d'illustration

La typification, c’est « sentir la personne ». Notre cerveau est inondé d’informations. Il ne peut pas prendre le temps d’analyser rationnellement et consciemment la situation qui se trouve devant lui. Néanmoins, il analyse finement les éléments, de façon inconsciente : la rouille sur la voiture, le coup de volant spontané du conducteur qui vient de nous apercevoir, la frange blonde de la jeune femme qui s’arrête, la scie tronçonneuse négligemment posée sur le siège enfant

C’est là qu’on « sent » (ou non) que quelque chose cloche. Et c’est de cette façon que l’intuition fait son travail dans notre vie quotidienne.

Est-ce que l’on peut réellement améliorer son intuition ? À en juger par la myriade de publications sur le développement personnel, il semblerait que oui. Comme pour toutes les formes d’intelligence, on pourrait l’entraîner de multiples façons :

  • Être plus attentif à son ressenti physique et émotionnel face à une situation
  • Méditer afin d’avoir un esprit plus clair, plus limpide et donc mieux « voir » les situations en minimisant les interférences
  • Consciemment lâcher prise sur des peurs et anxiétés irrationnelles en les verbalisant, en les confrontant, en acquérant plus de connaissances sur ce qui provoque l’angoisse et en diminuant les incertitudes.

Aussi bien dire que c’est le travail d’une vie !

« Quand quelqu’un a de mauvaises intentions, on le sent »

Ce conseil d’avoir recours à son intuition est basé sur l’hypothèse que l’agresseur est une personne possédant certaines caractéristiques reconnaissables – du moins finement. Les mauvaises intentions seraient déjà détectables à partir d’une courte interaction comme celle qui a lieu lorsqu’une voiture s’arrête et qu’un auto-stoppeur choisit ou non de monter à bord.


Le problème avec cette hypothèse, c’est qu’elle provient d’un stéréotype et qu’elle est totalement fausse


Elle découle sans doute de cette idée selon laquelle un agresseur sexuel est quelqu’un de glauque qui vous emmène dans un coin sombre, un psychopathe prédateur sillonnant les routes à la recherche d’une proie : l’auto-stoppeuse, la joggeuse, la jeune femme marchant seule dans les rues après 21h…

Mais la réalité de l’agression est plus complexe. Si certaines agressions correspondent à ce cliché, c’est loin d’être la majorité. Sur la vingtaine d’agressions sexuelles que l’on m’a racontées de première main depuis dix ans, une seule correspond à cette mythologie. Mais ce n’est pas moi qui l’ai affirmé en premier : la police fédérale allemande, dans son étude sur la criminalité envers les auto-stoppeurs (Bundeskriminalamt, 1988, cité par B. Wechner ici), concluait que :

« à part les crimes prémédités dont les victimes peuvent être en train de faire du stop ou autre chose, le risque de victimisation en stop est particulièrement influencé par le processus d’interaction entre le conducteur et le passager. »

(La traduction et de moi. L’original : « Abgesehen von vorsaetzlichen Gewaltstraftaten, denen man beim Trampen wie andernorts zum Opfer fallen kann, wird das Opfer-risiko beim Trampen in besonderem Masse durch den Interaktions-prozess zwischen Fahrer und Mitfahrer gepraegt ».)

En d’autres mots, il est fort possible que le conducteur n’ait aucune mauvaise intention au moment de s’arrêter, mais que cette idée naisse en lui au cours du trajet.

C’est pour cela que je soutiens que les auto-stoppeurs subissent principalement des « crimes d’opportunité ». L’agresseur ne sait pas ce matin là qu’il agressera quelqu’un, il en voit plutôt l’opportunité en regard de la situation, de la relation qu’il établit avec son passager, de sa propre évaluation (ou typification) du stoppeur en tant que victime facile ou de gain potentiel (argent/téléphone/matériel/perversion).

Si l’agresseur lui-même n’a pas encore le germe de cette agression en lui, comment pourrait-on « sentir » cette mauvaise intention ? On est encore loin d’avoir un sens du pré-crime façon Minority Report…


meme de Minority report - comment on le sent ? Bah on le sent, quoi !


Un conseil maladroit et des conseils plus applicables

En somme, je crois que de dire aux femmes qu’elles doivent « suivre leur intuition » et « sentir les situations louches » est fort maladroit. Malgré de bonnes intentions, ce conseil participe malheureusement à cette habitude sociale de blâmer la victime (victim blaming), tout particulièrement lorsqu’il s’agit de femmes victimes d’agressions sexuelles. Il découle aussi de préjugés sur les agressions en auto-stop qui nous empêchent de considérer les risques tels qu’ils existent réellement dans le cadre de la pratique.

Cependant, je crois qu’il y a un bon fond derrière cette recommandation et que d’autres conseils connexes et souvent implicites seraient plus adaptés. En voici quelques uns qui pourraient s’y substituer et qui aideraient vraiment la réduction des risques:

  • Être attentive à ses perceptions
  • Savoir dire non
  • Réagir rapidement dès que la situation prend une tangente inconfortable
  • Être le plus calme, sobre et reposée possible
  • Échanger et débriefer sur les moins bonnes expériences en auto-stop pour comprendre leur mécanique, leur déroulé et prévenir l’escalade de la violence
  • Se préparer mentalement à la possibilité d’une agression

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