J’aurais voulu ne jamais te dire

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J’aurais voulu ne jamais te dire combien mon corps me fait souffrir. À présent, j’ai la tristesse de devoir répondre à tes questions quand tu me demandes comment je vais, si je suis faible ou forte aujourd’hui ou si j’ai besoin d’ouvrir les vannes et de t’en parler.

J’aimerais encore être cette nomade libre que tu as découverte à travers ses récits ou les vidéos où l’on voit sa crinière rose-blonde-rouge-bleue-noire voguer au vent au-dessus d’un vélo solaire ou bien au bord d’une route, quand je paradais ma jeunesse et ma santé d’un pays à l’autre en levant le pouce, sans billet de retour ni assurance voyage. Ironiquement, à l’époque j’étais moins en forme, je ne savais pas courir comme je cours maintenant ni pousser les plaques de fonte que je soulève trois fois par semaine, mais que mon corps respirait la tendresse des journées qui passent et accueillait auprès de lui de biens doux amants….

J’aurais voulu que tu soies l’un d’entre eux, comme avant.

Et puis je t’ai tout avoué au détour d’une conversation. Je le regrette encore. J’ai tellement mieux à t’offrir que mes incertitudes quant à l’avenir, ma colère face à une maladie qui refuse même de me dire son nom, malgré une longue cohabitation. Les larmes dans le bureau du médecin tandis qu’elle clarifie son propos : « Je ne dis pas que vous n’avez pas mal, je vous dis qu’il n’y a pas de trace d’inflammation. » Ma vie aurait été bien plus simple si mon bassin se consumait à la radiographie, mais je n’ai point de sacroiléite, point de marqueurs dans le sang.

« Vous n’avez rien ! » m’avait-on déjà dit avec candeur à la fin d’un examen. J’étais repartie, mes résultats d’examen sous le bras.

Je n’ai rien.

Rien que le réveil à trois heures du matin avec un pieu qui me transperce les reins, rien que le saut hors du lit que je ressens comme un 400 mètres haies. Et puis, toutes ces fois où lorsque la cloche de l’église Notre-Dame marque le coup de deux heures, je me dis que plus rien de bon ne sortira de cette journée, que je suis épuisée déjà et qu’il vaudrait mieux me recoucher pour partir du bon pied demain matin. Je n’ai rien qu’un bon bain chaud ne puisse amoindrir. « Prenez un cachet trois fois par jour, pendant cinq jours et pas plus. Ça devrait vous aider. Ça va passer. »

Ça fait trois ans.

Maintenant, la douleur me dénude devant toi et je n’arrive plus à te cacher quoi que ce soit. Et je déteste cette conasse de prendre autant de place dans nos échanges…
Parle-moi plutôt de ton art, de tes envies de dessins et de volupté, de tes amours ratées, de ces voyages que tu fais en mon absence. Parle-moi de tout ce que tu me ferais si j’étais auprès de toi, dans un van quelque part aux chutes Niagara, dans un parking de Walmart ou sur une piste d’atterrissage désaffectée. Emmène-moi au bout de la terre comme je l’ai fait pour le foulard de la grand-mère, au pied de Bayterek. Fais-moi visiter Neuschwanstein les yeux fermés et raconte-moi ce que tu vois, la finesse des brocards, la brillance des damasquinés, les zones d’ombre que tu craches sur la feuille et l’affection que tu me portes.

Entre le bureau et la cuisine, je clopine et c’est mon odyssée.

Prends-moi avec toi en stop.

***

Aujourd’hui, je suis sortie dehors.

C’est une victoire.

On a chacun un Kazakhstan quelque part pour soi et pour s’y rendre, il faut avancer un coup de pédale à la fois.