Et j’ai chialé dans l’avion

Temps approximatif de lecture : 2 minutes

Anick-Marie qui pleure devant une carte

Ça fait quatorze ans que je nomadise.

Ça en fait onze depuis que je traverse l’océan Atlantique et partage ma vie entre l’Europe et l’Amérique du Nord.

Chaque départ est une mort et puis un renouveau. Je laisse parfois quelqu’un que j’aime sur la mauvaise rive, et puis parfois, je pars rejoindre celui avec qui j’ai des projets. Plus souvent qu’autrement, je me répugne à « rentrer », si bien que je n’arrive plus à démêler le retour de l’exil, sur ma terre natale.

Est-ce parce que je ne me sens plus chez moi au Québec ? J’ai pourtant une fleur de lys tatouée dans la peau depuis mes seize ans. Je me sens Québécoise, même si on me dit si souvent que je n’ai plus l’accent quand je vagabonde sur le vieux continent. Plus que jamais, je me sens Acadienne, toujours en Grand dérangement, déportée, à la merci des frontières et des gens qui les contrôlent.

Ma nation n’a pas de territoire, pas d’État, encore moins de chef. Elle se gouverne dans chaque maison, sous la bonne étoile d’un étendard tricolore.

Drapeau Acadie

Mon pays, il est au tréfonds de moi, n’a ni président ni roi.

J’ai souvent songé à jeter l’ancre. Je n’ai même jamais eu envie de naviguer tous les continents, pas plus que je n’ai rêvé de voyager avant de me retrouver sur les routes. C’est toujours étrange pour moi, tous ces gens qui viennent m’avouer qu’ils ont toujours rêvé de voyager. Moi, je n’ai pas fait exprès.

C’était de longues journées. Un crochet de 1500 km en stop pour aller revoir mon amoureux de l’autre côté de la France. Un détour en Suisse entre trains et bus (si, si !). Une douleur au coccyx contenue à grands renforts de codéine et puis huit heures assise dans mon autobus volant. Ça y est, on redescend vers Montréal. Je dois fermer les électroniques…

Et j’ai chialé dans l’avion. À côté de ce vieux couple bien attentionné à qui je n’ai pas eu l’énergie de parler, après leur avoir remâché mes leçons de turc et de russe dans les oreilles, en écoutant Terrible Love de The National. J’ai chialé parce que je n’avais aucune envie de repartir.

C’est le mariage d’une de mes meilleures amies, au Québec.

J’ai promis d’y être. Mes fonds sont à sec, mes 90 jours dans Schengen sont écoulés. Il faut être raisonnable, n’est-ce pas ?

J’ai pleuré avant de reposer le pied sur le terroir qui m’a vue grandir. Je raterai sans doute le prochain mariage d’une amie si importante parce que ce que j’arrive à gagner sur une année ne me permet pas d’aller et venir au dessus des mers comme ça. J’ai chialé de laisser derrière le début de quelque chose qui se construit et qui devra attendre mon retour, dans quelques six mois, pour reprendre son souffle, pour se relancer.

J’ai maudit d’être née du mauvais côté de mon cœur. J’ai maudit mon passeport, j’ai maudit de ne pas avoir trouvé de solution efficace pour émigrer sur le continent de mes ancêtres. J’ai senti que je devrais désormais lutter pour revenir.

J’ai chialé et ça m’a fait du bien.

Je lutterai. Je reviendrai.


Cet article est l’écho d’une douleur que d’autres nomades ont vécues.  Astrid parle de Violences Nomades et vu l’intensité de ces émotions, je ne peux qu’être d’accord avec son ressenti.

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14 Commentaires for “Et j’ai chialé dans l’avion”

dit :

Difficile de vivre entre deux pays. On est toujours content de retrouver l’autre, mais on a toujours néanmoins l’impression de laisser quelque chose/quelqu’un derrière soit (que ce soit dans le pays d’accueil ou le pays d’arrivée). A mon dernier départ, j’ai également pleuré dans l’avion. Je pense que seules les personnes à avoir vécut cette situation peuvent la comprendre. Courage !

Une Expat’ en Chine.

dit :

Merci pour ce témoignage et ce soutien ! Je suis entourée ici de gens qui m’attendent quel que soit le temps passé « là-bas » et qui savent que mon amour pour eux est fidèle malgré la distance… Heureusement ! Je n’aurais jamais pris le risque de passer à travers ça seule…

dit :

Salut,
Comme je te comprends, mais moi c’est en repartant du Québec que j’en ai eu le pincement au coeur.
Revenir dans la morosité de la région parisienne me fout le cafard !
On court toujours après les choses que l’on n’a pas, tu veux qu’on échange ? 🙂

dit :

Je découvre ton blog par la mise en avant de cet article émouvant sur Hellocoton. Que dire, si ce n’est que cet article est vraiment beau, mettant en avant cette complexe relation que l’on entretient avec la terre natale, lorsque l’on en vit loin, plus ou moins longtemps, lorsque l’on se nomadise, sans tout à fait pouvoir avoir la liberté de choisir (les visas d’une part, l’argent d’autre part). Je suis impressionnée de ton parcours !

dit :

Au gré des rencontres, des sentiments, des expériences, on se construit son propre chez soi, simplement là où l’on se sent bien, où c’est évident, malheuseusement c’est parfois (souvent) où c’est difficile, presque inaccessible. Je suis sûre que ta lutte te menera bientôt sur le lieu « du bon coté de ton coeur ». Courage.

Anais

dit :

Un jour, il y a trois ans, un gars m’a dit en parlant d’amour : « Tu peux pas vivre sur deux continents. » Je sais pas si c’était une belle phrase pour me mettre dans son lit ou s’ il la pensait vraiment mais dans les deux cas ca m’a touché. D’abord j’ai trouvé ça absurde. Puis ca m’a fait réfléchir, et j’ai commencé a me rendre compte que c’était vrai dans le sens où on sera toujours déchiré entre ce que l’on vit d’un coté et de l’autre. Y en a qui préfèrent faire une croix ( temporaire ou non ) sur un des continents. Personnellement je commence à les accepter tout les deux, même si l’expérience et le ressenti y sont totalement différents. On dirait presque que j’aime ce déchirement. Du coup je ne chiale plus dans l’avion. Par contre, j’ai de plus en plus envie de vomir…

On dirait que c’est ce qui fait la complexité et la beauté de notre vie ma belle!

dit :

Je ne renierai jamais mon pays – je suis née dans un des paradis du monde, les îles de la Madeleine. Mais ma vie se passe en Europe. Si on me disait: choisit un continent et ne remets plus jamais les pieds sur l’autre, je sais très bien que je choisirais l’Europe. Le reste, c’est de l’administrativo-merde… C’est la source de mes angoisses. Le jour où la Terre ne sera qu’un seul pays, je sais fort bien où l’on pourra me trouver !

dit :

Je suis dans une période où je (re)pense beaucoup à ce qu’est ma notion de chez-moi, du coup ce que tu écris me touche vraiment. J’ai l’impression que deux pays te viennent en tête quand tu y penses, alors que chez moi cette notion est de moins en moins géographique, mais finalement on se pose un peu les mêmes questions.
Merci pour le partage 🙂

Anne-Laure & Geoffrey

dit :

Ton article nous a beaucoup touchés.
Comme nous te comprenons, moi (Anne-Laure) je chiale beaucoup et pas que dans l’avion. Courage et surtout écoute ton coeur. Ta vie ne se résume pas à un continent ou à un endroit. C’est dur mais je crois qu’il faut apprendre à être heureux avec ce que nous avons et ce que nous construisons.
Ton coeur saura te guider où tes pieds doivent se poser.
L’administratif n’est qu’une banalité, au fond ce qui compte vraiment ce sont tes sentiments.
En ce moment nous sommes au Mexique, entourés de personnes sans attache avec pour seule compagne la pacha mama. Ça fait réfléchir et revenir aux choses essentielles : l’amour et la liberté.
Nous te suivons avec toujours autant de plaisir et nous te souhaitons plein de bonnes ondes (buenas ondas). Que l’énergie positive te transporte où ton coeur souhaite se poser.

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