Kidnappée en Allemagne

Temps approximatif de lecture : 11 minutes

Le 24 février 2008, vers treize heures, je fus kidnappée en faisant de l’auto-stop.

Plus de trois années se sont écoulées depuis ce malencontreux événement. Heureusement, rien de tragique ne m’est arrivé. Je ne fus ni violée, ni poignardée, ni séquestrée, ni agressée. J’ai à peine été menacée.

Pourtant cet incident m’a marquée puisqu’il fut le premier test de ma préparation mentale, un pas de géant hors de ma zone de confort, un saut à pieds joints, quasi inconscient, dans une zone de danger. La fin de sept années d’auto-stop sans encombre. L’ombre au tableau, mais également le début d’une nouvelle ère. La fin de l’innocence et le début d’une préparation mentale intense. L’aube de ma véritable carrière d’auto-stoppeuse…

Un baiser romantique au Carnaval de Cologne

À l’issue du carnaval de Cologne, fin janvier, j’avais rencontré un homme excentrique qui me plaisait bien. Ma vie se déroulait alors comme une série de roadtrips dans la région du Ruhr, entre Essen où se trouvait mon pied-à-terre et Cologne où j’avais mes rendez-vous romantiques.

Comme toujours, je me déplaçais en auto-stop, bien que la région ait la réputation d’un Hitchhiker’s Trap (trou à stoppeurs). En effet, conjuguée à la forte densité de population, la configuration en zig-zag de la multitude d’autoroutes rend particulièrement difficile la prédiction du trajet le plus employé entre deux points, d’autant plus que les stations-service se font rares dans les parages. Il y a des dizaines de façons d’accomplir un même trajet, et peu de points d’où partir en sécurité tout en étant visible.

De retour vers Essen, mon amoureux m’offrit le premier lift jusqu’à la station-service Shell Schoß Röttgen-Ost, sur l’autoroute A59. L’attente fut d’une durée normale, un quart d’heure environ. Un homme s’arrêta et me proposa de m’emmener à Dortmund, à condition cependant de faire un arrêt en chemin, pour y ramasser quelqu’un ou quelque chose. Il ne parlait ni anglais ni français, seulement allemand ou turc, puisqu’il était d’origine turque. N’étant en Allemagne que depuis quelques semaines, ma connaissance de la langue allemande était médiocre, et nous arrivions à peu près à communiquer mais cela me demandait de grandes doses de concentration.

L’homme était célibataire, sans enfant, mécanicien de profession et se rendait à Dortmund pour y rencontrer des amis. Il me prévint assez tôt de la nécessité de sortir un peu du chemin habituel pour aller chercher ce qu’il devait prendre (homme ou chose). Après une vingtaine de minutes sur la route, nous arrivâmes dans un quartier résidentiel et il gara la voiture. Il me fit signe de l’attendre à l’intérieur pour un moment, ce qui me mit en confiance puisqu’il ne me demandait pas de le suivre et me faisait suffisamment confiance pour m’y faire l’attendre. Une dizaine de minutes plus tard, il revint avec une boîte pleine de clés, et me désigna l’un des trousseaux en m’expliquant qu’avec ces clés il pouvait maintenant aller chercher ses choses, et puis hop, nous partirions vers Dortmund ensemble. J’étais déçue de cet arrêt supplémentaire, mais pris mon mal en patience car je n’avais pas vraiment idée de l’endroit où nous étions, et que la destination finale me convenait toujours.

Comme dans l’allégorie de la grenouille, la température montait lentement et je ne réagissais pas. Si j’avais su dès le départ qu’il y aurait deux arrêts à faire et un détour majeur, je ne l’aurais pas suivi, j’aurais attendu une autre opportunité d’aller vers le nord. Mon erreur majeure fut bien sûr de ne pas porter une attention particulière au trajet employé par mon conducteur, en dépit de la complexité des trajets dans la région et de la concentration que notre conversation en allemand drainait hors de moi.

Un quart d’heure plus tard, nous arrivâmes dans un parking où étaient garées de nombreuses voitures. Il me demanda de le suivre, ce que je fis, puisque nous étions près d’un bâtiment commercial. Je laissai mes effets personnels dans la voiture, insouciante et curieuse. Nous passâmes ce que je crus être un marchand automobile pour arriver auprès d’un local verrouillé à clé. L’homme l’ouvrit puis me montra l’intérieur. Anciennement une boutique d’escomptes, le local était vide mis à part quelques affiches pendant du plafond et annonçant des chaussettes en solde ou des casquettes bon marché ainsi que quelques piles de pneus à même le sol, sur la droite, près des fenêtres. Mon conducteur attira mon attention sur le rebord des pneus, là où sont inscrits les chiffres indiquant leur taille. « Mon ami doit me rappeler pour me dire quels je dois emporter » me dit-il, enfin, j’ose le supposer car c’est ce que j’ai compris. Il me montra les toilettes, de l’autre côté de la pièce, et m’invita à les utiliser à ma guise, ce que je fis.

Quand je revins dans la pièce principale, il avait fermé la porte, mais je ne l’ai pas remarqué tout de suite. À vrai dire, je découvrirai ensuite qu’il l’avait verrouillée de l’intérieur…

 

À mon retour des toilettes, l’homme se tenait près des pneus dans la pièce principale. Je le rejoins tout en me tenant à bonne distance. Il y eut un silence un peu étrange, puis il me demanda si j’avais toujours froid aux mains. « Nein, nein », lui répondis-je – à peine consciente de mes propres besoins, fidèle à mes habitudes au moment de faire du pouce. Je n’ai jamais à me plaindre ni du froid ni de la faim, je ne me pose pas même la question afin de garder un esprit positif.

L’homme s’approcha de moi en me regardant avec une expression neutre, puis me saisit les mains comme pour évaluer leur température. Son toucher était trop tendre pour être anodin et approprié. « Je ne sais pas ce que vous voulez, mais c’est non ! », dis-je en tentant de retirer mes mains de son emprise. Il ne serrait pas fort alors je m’en défis prestement et reculai d’un pas. Il me fit un signe de tête à très forte connotation de « Enweye-donc ! » (lâches-toi ma poulette, en dialecte québécois…) et me fit signe de me rapprocher.

Je secouai fermement la tête et lui répondit de nouveau par la négative. Il tenta de nouveau de se saisir de mes mains mais je reculai en fléchissant les genoux, comme en posture de combat et en refusant encore une fois. Il cessa de broncher et le silence se fit entre nous pendant quelques instants.

Puis, il me demanda pourquoi je refusais. « Ce n’est pas personnel. Vous êtes ok. Je ne veux pas. Je suis en amour. C’est ok de demander. Certaines filles ne sont pas ok quand un homme demande, mais moi c’est ok de demander. Vous demandez, je dis non, ce n’est pas ok demander encore et encore. » J’en perdais le peu d’allemand que je savais… Il se tut et se tint là en silence. Il insista ensuite de nouveau, me proposant de l’argent et hochant la tête, appuyant son regard sans sourire. De plus en plus énervée, je lui demandai brusquement si son ami l’appelait bientôt. Il eut un soupir d’exaspération, puis siffla entre ses dents qu’il ne rappellerait pas.

Mon cœur battait la chamade. Il me fit signe de le suivre vers la porte, ce que je fis. C’est à ce moment que je remarquai que la porte était fermée, que la clé était dans la serrure, mais qu’il avait verrouillé derrière nous, afin de ne pas être dérangés…

L’allégorie de la grenouille se fonde sur une observation concernant le comportement d’une grenouille placée dans un récipient d’eau chauffée progressivement pour illustrer le phénomène d’accoutumance conduisant à ne pas réagir à une situation grave.
Cette thèse se base sur l’idée que si l’on plongeait subitement une grenouille dans de l’eau chaude, elle s’échapperait d’un bond alors que si on la plongeait dans l’eau froide et qu’on portait très progressivement l’eau à ébullition, la grenouille s’engourdirait ou s’habituerait à la température et finirait ébouillantée.

Source : Wikipedia

C’est à ce moment précis que mon cerveau s’engourdit. En sortant du garage, en me rendant compte que j’y avais été enfermée, en quelque sorte, j’étais à la fois surprise et soulagée de m’en sortir à si peu de frais. Je retournai donc à la voiture et, au lieu de prendre mes choses et de quitter cet agresseur potentiel, je montai de nouveau à bord. Nous reprîmes le chemin. Je dis « Alors, Dortmund, enfin ! » L’homme ne souriait pas.

 

« Non, nous n’allons pas à Dortmund. » Décharge élecrique, panique. « QUOI ? », aboyai-je nerveusement. « Nous n’allons pas à Dortmund car tu ne veux pas coopérer. Tu vas à Cologne. Tu peux encore changer d’idée. Je peux même t’emmener jusque chez ton ami à Essen, si tu fais un effort… Mais si tu ne veux pas, je te largue au bord de l’autoroute. » me dit-il.

Le bord de l’autoroute, c’est dangereux, surtout avec les vitesses parfois étourdissantes pratiquées en Allemagne. Pas question de me laisser là. « Pas sur l’autoroute – sur la route. Je ne vais pas à Cologne, je vais à Essen. Il faut me laisser sur la route d’Essen, il faut la sécurité. » lui dis-je d’un ton ferme mais un peu paniqué. Il me répondit sans même sourciller : « Maintenant, tu vas à Cologne, et je te laisse sur l’autoroute. Tu peux encore changer d’idée… »

Le silence se fit pendant un moment. J’observais les panneaux à la recherche de signes me permettant de me situer, mais même les numéros d’autoroutes ne m’étaient pas familiers. Son téléphone portable sonna, et je demeurai silencieuse. Nous passâmes un rond-point et un supermarché Lidl, puis nous reprîmes la direction opposée. Était-ce son ami? Y-avait-il un fond de vérité dans son histoire ? Je le foudroyai du regard, tentant de lui faire comprendre que je pourrais hurler et causer un scandale en ce moment.

Il termina son appel puis s’arrêta brusquement sur la voie rapide, près d’un échangeur en direction de Cologne. « Voilà, tu vas à Cologne. Tu peux faire du stop ici, ou sinon tu sais ce qu’il te reste à faire. » Je sortis en trombe, m’accrochant vigoureusement à mon sac à dos. Alors qu’il attendait ma panique en me fixant sans faire mine de repartir, je me dépêchai de m’extirper de l’échangeur et d’enjamber le garde-fou le bordant. Il y avait un fossé pentu, l’autoroute étant surélevée. Je dévalai le talus puis l’entendit redémarrer bruyamment.

Mon torse se gonflait vivement, ma respiration devint saccadée, je me mis à sangloter en marchant en direction du rond-point. Je pleurais de peur, de soulagement, de choc. Puis je me mis à me consoler à voix haute, me répétant que tout allait bien maintenant, que j’étais saine et sauve, que je m’en étais sortie, que ce n’étais pas de ma faute…

La folie est parfois salutaire. Je repris vite mes esprits.

Je marchai environ trois kilomètres en bordure de champs, dans la gadoue, bien à l’abri des regards. J’écoutais de la musique ou je m’exerçais à l’allemand à l’aide d’un cours audio. Au supermarché, je m’achetai des douceurs, mangeai puis entrepris de déterminer où je me trouvais. J’étais de l’autre côté de Cologne. Je fis parvenir un message texte à mon amoureux par téléphone, puis en l’absence d’une carte qui m’aurais permis de planifier mes déplacements, je me remis en bordure de route à faire du stop vers la station de train la plus proche.

Il était près de trois heures. Deux hommes russes me prirent sous leur aile, me conduisant à la gare d’Horrem et m’aidant à me procurer un titre de transport. Soulagée, je cessai de penser. Je ne fis que regarder le paysage.


Malgré près de sept ans d’expérience et plus de 40 000 km d’auto-stop, je fus kidnappée le 24 février 2008, vers treize heures, près de Cologne en Allemagne.

Heureusement, cet événement ne fut pas dramatique car je m’en sortis en vie, indemne, bien que sous le choc.

Le lendemain, je repartais en stop vers Brême, testant un nouveau point de départ en banlieue d’Essen, à Gelsenkirchen et je ne le regrettai pas – je fus prise par un couple qui m’offrit une collation et un thé en prenant bien soin de moi. J’allais outre mon choc et ma peur, comme au lendemain de mon hold-up, lorsqu’à 16 ans je travaillais dans un restaurant de fast-food et fut braquée par un héroïnomane. Il faut respirer et reprendre la route rapidement, une fois le coup encaissé.

Ma première préoccupation fut de déclarer l’incident à la police. Je n’étais plus en Allemagne mais en Norvège chez ma meilleure amie lorsque je décidai de coucher mon aventure sur papier pour en faire le récit aussi précisément en anglais. J’utilisai donc un formulaire de déclaration en ligne sur le site de la police régionale.Je postai ensuite un récit de mon histoire sur des forums de discussion pour susciter les commentaires.

Sur un forum de femmes, les réactions furent d’abord chargées de compassion, mais on me fustigea ensuite prestement, à ma grande colère et ma grande surprise. Allons, faire de l’auto-stop, c’est dangereux, c’est l’évidence même, c’était surprenant de savoir que ça avait pris autant de temps à ce qu’il m’arrive quelque chose de fâcheux. Voilà – il faut écouter sa mère, en quelque sorte, et ne pas parler aux inconnus. C’est ce qu’on appelle dans le jargon socio-criminel le Victim Blaming, une forme de victimisation secondaire dans laquelle on s’explique un crime en se disant que la victime a une part de responsabilité dans son crime. C’est rassurant pour ceux qui ne s’exposent à aucun risque (est-ce possible ?). On rencontre ce phénomène plus particulièrement dans les crimes à caractère sexuel contre les femmes, mais pratiquement jamais dans les cas de vol…

Mais qu’allait-elle faire là à cette heure et habillée de la sorte ?
Pas étonnant qu’elle se soit fait violer !
(Victim Blaming de bas étage)

Mon amie, la musicienne bohémienne Malika Selami me recommanda de poster le même message sur le forum Couchsurfing des auto-stoppeurs. Le message fit boule de neige, donnant lieu à la plus importante collection d’histoires de mésaventures d’auto-stop en ligne dont j’ai connaissance. Un baume pour le cœur : presque tous m’encouragèrent à poursuivre la pratique.

Analyse de risque

Ce qui m’intéressa le plus cependant, ce fut de tirer des leçons de ma mésaventure. Quelles erreur avais-je commises, quels aspects techniques de ma pratique pouvaient être améliorés ? Voici, a posteriori, mon analyse de cet incident.

Facteurs à caractère personnel

Sexe : (-) étant une femme, je suis plus exposée au kidnapping et aux crimes à caractère sexuel que les hommes.
Niveau d’expérience : (+) mes sept ans d’expérience m’ont donné des compétences pour la gestion de la relation avec le conducteur;  (-)  absence de préparation mentale quant à la possibilité d’un crime violent;  (-) peu de connaissances en self-défense; (-) peu de connaissance du trajet.
Degré de connaissance des langues : (-) inaptitude à communiquer efficacement avec le conducteur.
Apparence physique : (=) vêtements, constitution physique, etc.

Facteurs liés au trajet

Nombre d’auto-stoppeurs : (-)  étant seule, j’ai plus de risques d’être agressée, près de dix fois plus que des stoppeurs voyageant à deux.
Heure et obscurité : (+) il était tôt dans la journée, alors que la majorité des crimes ont lieu après 18h.
Distance : (=) le trajet était interurbain (moins risqué qu’intra urbain), mais court et dans une région très densément peuplée.

Facteurs régionaux

Taux et type de criminalité locale : (+) l’allemagne est un pays généralement considéré comme sécuritaire.
Perception de l’auto-stop : (+) l’auto-stop est pratiqué couramment en Allemagne.
Perception de l’étranger : (=)
Événements d’actualité : (+) pas de guerre, d’instabilité politique majeure, etc.

Facteurs humains

Caractéristiques et intentions du conducteur et des passagers : (-) le conducteur avait l’idée cachée d’obtenir des faveurs sexuelles.

En conclusion : améliorer ma pratique

J’ai la possibilité d’influencer certains facteurs de sécurité lorsque je fais de l’auto-stop.

Dans ce cas-ci, j’aurais pu voyager à deux, mieux connaître l’allemand et surtout mieux gérer ma relation avec le conducteur. De quelle façon ? En connaissant le trajet et en surveillant son itinéraire afin de toujours savoir où je suis et vers où je me dirige; en m’imposant un code de conduite plus strict – ne pas faire de détours importants, ne pas tolérer la bullshit, c’est-à-dire à établir mes limites et m’y tenir le plus strictement possible en avisant mon interlocuteur de tous ses dépassements; en quittant immédiatement une situation où je ne me sens pas à l’aise, avant que le conducteur ne repère une faille, une faiblesse, une possibilité de me coincer.

Au niveau personnel, j’avais également des lacunes dans mes préparations : physique mais surtout mentale. Je n’étais pas prête à réagir à une situation extrême, non pas par insouciance mais plutôt par insensibilisation – sept ans d’expériences moyennes ou bonnes. J’ai depuis passé en revue de nombreuses situations potentielles et imaginé le pire en visualisant mes réactions possibles jusqu’à ce que je soies en mesure d‘imaginer la survie et la préservation de mon intégrité physique.

Cette préparation m’a été salutaire en Turquie un an plus tard environ, puisque j’ai dû quitter deux véhicules en deux jours d’auto-stop : l’un pour mains baladeuses, l’autre pour perte de pantalon…

Mais ces fois-là j’étais zen. J’étais prête.
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6 Commentaires for “Kidnappée en Allemagne”

dit :

Merci de continuer à partager avec les autres ce genre d’expériences.
Et, pour y être régulièrement exposée, je compatis au sujet des remarques castratrices du genre « Tu l’a bien cherché, etc. ». La capacité qu’ont certaines personnes à enfoncer leur prochain plutôt qu’à l’aider à résoudre et intégrer les difficultés rencontrées me fascinera toujours. Finalement, ce sont ces réactions-là qui sont parfois les plus pénibles à gérer et non la difficulté initiale (mauvaise rencontre, etc.).

Voyager en auto-stop ; Anick-Marie nous en parle ! | WE TRAVEL

dit :

[…] personne plus louche qu’une autre. Comme cette fois où Anick-Marie nous fait le récit de son aventure de kidnapping en Allemagne. Tout dépendra alors de vos […]

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