Lectures : Petite par Sarah Gysler

Temps approximatif de lecture : 3 minutes

Ma note : 4 étoiles sur 5

 

Dans le paysage blogosphérique du voyage alternatif, Sarah Gysler est apparue il y a quelques années sous le nom candide de l’Aventurière fauchée. Revendiquant son peu de moyens financiers, ce titre en a fait grincer plus d’un autour de moi, bien souvent ceux-là même qui ne tarissaient pas d’éloges à l’égard de mes confrères Nans et Mouts (Nus et Culottés), voyageurs aussi désargentés que déshabillés.

Deux poids, deux mesures : grincements quant à un certain effet de mode ? On se dit peut-être que si c’est pour le spectacle, passe encore, mais que de prendre son pied sans créer de télé-réalité, c’est quand même abuser… Envie ou peut-être banale misogynie ? D’autant que l’Aventurière ne se fait pas porte-étendard du voyage sans argent. Fauchée est une caractéristique structurante pour la Suissesse sans Rolex ni Cartier. C’est ce qui lui fait choisir l’auto-stop comme moyen de transport et l’hébergement chez l’habitant comme hôtel cinq étoiles. Elle ne fait ni prosélytisme pour la libération des contraintes financières ni d’évangélisme à deux balles à coups d’«ici, ils n’ont rien mais ils sont tellement plus heureux que nous… » Sa pauvreté n’est pas un credo mais une part marquante de son histoire. Et c’est de cette histoire dont il s’agit dans son premier opus, « Petite ».

Je n’étais pas habituée au confort, aux rentrées d’argent fixes, je vivotais déjà en marge. La pauvreté et le manque ne me faisaient pas peur, l’échec non plus. Tout perdre, je sais ce que ça fait. Ouvrir les yeux à vingt ans a été mon grand avantage. Au fond, le monde appartient à ceux qui rêvent tôt.

 

Pour faire changement, Gysler n’a pas souhaité faire en sorte que son livre entre dans une case. Je plains d’ailleurs les libraires et les bibliothécaires qui devront choisir sur quelles étagères le classer. Ce n’est pas un récit de voyage classique puisque l’on fait un voyage presqu’immobile dans sa jeunesse pour de longs pans de l’ouvrage. La wanderlust s’inscrit ici dans un processus chaotique entre ras-le-bol et drame. À ses côtés, on se révolte des incohérences d’une société qui se veut uniforme au détriment de la marge et des injustices de la vie adolescente, mais on rigole aussi franchement. C’est le propre de cet humour lucide, doux et acide qui pointille l’écriture de l’autrice. Des dires de la maison d’édition, le texte s’apparente plutôt au roman d’apprentissage et pourrait faire fureur dans la littérature (post-)adolescente, mais ce serait négliger son caractère autobiographique et épique de récit de voyage…

Bref, pour se sortir de cette impasse, je propose aux documentalistes et mercatistes de le poser là où il mérite d’être, c’est-à-dire sur le présentoir vedette et sur chacune des tablettes qui ne sont qu’une facette de ce qu’il ose assembler.

Car au-delà de mon préjugé favorable envers l’auto-stop et les récits féminins contemporains, je dois avouer que ce texte est d’une fraîcheur, d’une candeur et d’une générosité peu commune. Amenez-en, de la vulnérabilité et des leçons de résilience ! Ici, pas besoin de se dévêtir pour se mettre à nu.

J’ai bien fait de partir, je perdais pied à force de faire du sur-place. C’est une de mes grandes théories aujourd’hui : le voyage n’est pas le plus important, la destination on s’en contrefout. Ce qui compte, c’est de rester en mouvement. Quand s’arrête, on étouffe.”

 

J’en redemande, Sarah, il faut que tu vives et que tu écrives encore. Nous avons encore beaucoup à apprendre par toi.

 

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